Intitulé Dernier repas, ce tableau a été peint en 1515 par Hans Schäufelein pour la cathédrale d’Ulm que j’ai visitée début septembre. Il s’y trouve encore aujourd’hui, au-dessus de l’autel de la Croix et des Âmes.

Son intérêt pictural est évident à plusieurs titres.
D’abord, on a l’impression d’assister personnellement à une scène où des amis partagent un repas. Gobelets, vases, amphore et cruche sont au premier plan, suivis de ce qui est sur la table : couteau, pain, assiette avec un mets. On puise le vin et l’on attend son tour, une écuelle à la main. Debout ou assis, les 12 apôtres font le tour de la table, dormant ou travaillant, écoutant ou discutant. Les gestes des mains et des doigts sont expressifs tout comme les attitudes : certains se penchent même sur les épaules de leurs voisins comme pour mieux suivre les conversations qui se mêlent et s’entremêlent. On dirait que personne ne prête son oreille à ce que dit le Christ qui, tête légèrement penchée et main gauche levée et ouverte, vient de prononcer les paroles qui annoncent la trahison de l’un des siens. Surtout pas Jean, qui dort les bras lourdement appuyés sur la table, sa tête affaissée dans la paume de sa main gauche. Pour une fois, il ne se repose pas sur le Christ, mais c’est de dernier qui le soutient. Pour l’empêcher de s’écrouler ?
Seul à être nimbé, l’attitude du Christ est ambigüe : son regard et sa main peuvent tout aussi bien s’adresser à Judas qui quitte les lieux, habillé de jaune, la bourse tenue le long de sa cuisse cependant que sa main droite se lève comme pour dire adieu et répondre au geste du Maître. Tout est consommé entre les deux hommes et la rupture définitive. La toile, dès lors, est d’autant plus chargée de tension que le tableau s’ouvre sur un arrière-plan qui renvoie aux épisodes suivants. On reconnaît le Christ priant, les bras écartés en une croix qui répond à celle que porte l’ange dans sa nuée. Et pendant ce temps… les trois apôtres dorment d’un profond sommeil, ne voyant pas venir de la droite du tableau Judas accompagné de la cohorte des Romains et des Juifs. Le tout dans un décor à la végétation paisible dont la couleur verte repose l’œil et tranche sur les couleurs franches du premier plan.
Restent encore trois détails insolites. Le disciple qui puise le vin est habillé comme un contemporain du peintre, tout comme est contemporaine l’architecture avec ses pilier, ses caissons et ses arcs. Autant d’anachronismes qui confèrent à la scène son caractère intemporel, car destinés à actualiser le drame. Enfin, curieusement il y a treize apôtres ! Oui, treize ! Cherchons l‘intrus. Attardons-nous sur l’homme assis, vêtu de rouge et vu de trois-quarts au premier plan. Il s’agit de l’autoportrait du peintre qui s’est permis une effronterie. Les commanditaires de l’œuvre ne lui ayant pas versé le prix convenu, il a rapporté le tableau dans son atelier sous couvert d’en supprimer quelques imperfections. Et le voilà dans le tableau, avec sa main gauche ouverte discrètement pour réclamer ce qui lui est dû ! Les mauvais payeurs n’ont pas dû apprécier…
La preuve est là : en art, on peut faire du neuf avec du vieux.
Francis Klakocer
Ill. : Hans Leonhard Schäufelein, Public domain, via Wikimedia Commons
